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Faut-il intégrer l’antisionisme dans la définition de l’antisémitisme ?

Faut-il intégrer l’antisionisme dans la définition de l’antisémitisme ?

La Croix, le 21/02/2019 à 17h41

Emmanuel Macron a annoncé, mercredi 20 février, que la France allait adopter dans ses textes de référence une définition de l’antisémitisme élargie à l’antisionisme. « La France, qui l’a endossée en décembre avec ses partenaires européens, mettra en œuvre la définition de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah » (IHRA), a-t-il déclaré, en martelant que « l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme ».

 

► Il faut brandir la sanction contre un antisionisme radical

Denis Charbit

Maître de conférences en sciences politiques à l’Open University of Israël

Il faut définir le sionisme et l’antisionisme. Stricto sensu, le sionisme est le projet politique né à la fin du XIXe et consistant à vouloir que les Juifs se rassemblent sur la terre d’Israël pour y créer un État. Il a alors suscité l’indifférence voire l’hostilité de beaucoup de Juifs, car il contrecarrait d’autres projets : l’émancipation en Europe, la révolution socialiste, communiste… Un autre antisionisme provient de Juifs religieux ultraorthodoxes, pour qui le rassemblement des Juifs doit être l’œuvre de dieu, et non de l’homme. Ces antisionismes, …lire ici la suite de l’entretien.

► La loi française me paraît très bien en l’état

Dina Porat

Israélienne, historienne en chef à Yad Vashem (Israël) et membre du Centre européen de recherche et d’action sur le racisme et l’antisémitisme (CERA).

Il y a deux points importants dans les propos d’Emmanuel Macron. Le premier est qu’il reconnaît que l’antisémitisme peut se manifester par des attaques contre l’État d’Israël. Toutefois – c’est le second point – cette affirmation, non contraignante juridiquement, ne veut pas dire que toute critique d’Israël et de sa politique doit être considérée comme de l’antisémitisme.

Pour comprendre la différence, il faut …lire ici la suite de l’entretien.

 

 

Faut-il intégrer l’antisionisme dans la définition de l’antisémitisme ? Le point de vue de Denis Charbit, maître de conférences en sciences politiques à l’Open University of Israël

Denis Charbit / Sébastien Leban

Il faut définir le sionisme et l’antisionisme. Stricto sensu, le sionisme est le projet politique né à la fin du XIXe et consistant à vouloir que les Juifs se rassemblent sur la terre d’Israël pour y créer un État. Il a alors suscité l’indifférence voire l’hostilité de beaucoup de Juifs, car il contrecarrait d’autres projets : l’émancipation en Europe, la révolution socialiste, communiste… Un autre antisionisme provient de Juifs religieux ultraorthodoxes, pour qui le rassemblement des Juifs doit être l’œuvre de dieu, et non de l’homme. Ces antisionismes, au sein des communautés juives, ne sont que résiduels depuis la création d’Israël.

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Il existe d’autres antisionismes, qu’il faut distinguer. Celui des Palestiniens, qui se sont trouvés et se retrouvent en concurrence avec les Juifs revenus en Israël. Qui plantera son drapeau ? C’est la source du conflit. Je comprends cet antisionisme s’il débouche sur le partage de la terre et du pouvoir.

Certains, aussi, se disent antisionistes car ils s’opposent à la colonisation de la Cisjordanie par Israël ou au blocus de Gaza. Ce n’est pas de l’antisionisme. Une partie de l’échiquier politique israélien refuse aussi la colonisation tout en étant sioniste. C’est une opposition au projet politique de la droite israélienne. Elle est légitime. Il faut veiller à ce que toute critique de la politique israélienne ne soit pas taxée d’antisémite. Nous avons le droit, et même le devoir, de condamner la colonisation de la Cisjordanie par Israël.

Aucun de ces antisionismes ne débouche sur l’antisémitisme. Contrairement à l’antisionisme radical, qui conteste la légitimité de l’existence d’Israël. Il se mue en discours de haine lorsque, sous couvert d’antisionisme, on ne se contente pas de réclamer un État palestinien à côté d’Israël, ou un État unique, mais quand deux critères sont remplis. D’une part, quand la revendication de remplacer l’État d’Israël par un État unique judéo-arabe et binational relève non de la recommandation, mais de l’impératif catégorique. D’autre part, lorsqu’on ne parle d’Israël que dans le registre de cinq mots-clés : colonialisme, impérialisme, nazisme, apartheid, fascisme. Car celui qui est convaincu que la délégitimation d’Israël est juste se trouve condamné à dire qu’Israël continue d’exister grâce à des forces obscures, comme le « lobby juif »…

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Cet antisionisme, qui ne met pas les Juifs en danger physique, créé une insécurité morale et psychologique. Si la République y est sourde, elle risque de perdre les Juifs. Il faut donc traduire cela en droit, même si c’est délicat car il ne faut pas compromettre le débat d’idées. J’entends ceux qui, parmi les Juifs, disent : « S’il n’y a pas de loi, on a perdu, et s’il y en a une, on a perdu aussi car on va alors nous accuser de manipulation. » Mais il faut brandir la sanction tout en faisant preuve de discernement.

Lire le deuxième point de vue du débat

Recueilli par Marianne Meunier